L’ÉPOPÉE DU DEJJ
Hommage à Rikki, bâtisseuse de la première heure
Le mouvement du DEJJ est en deuil. Nous avons appris avec une grande tristesse que Fortunée Serfaty, connue de tous sous son totem « Rikki », nous a quitté le 22 décembre 2025. Pionnière infatigable et figure de proue de l'éducation populaire juive, elle laisse derrière elle un héritage immense. Dans cet entretien, réalisé peu avant son départ, elle partageait avec David Gordon et Yves Rouas le récit d'une vie entière dédiée à la jeunesse et à la transmission.
Du scoutisme marocain à l'appel de "Lynclair"
L’histoire de Ricky avec le mouvement ne commence pas en France, mais à Fès, au Maroc. Engagée depuis de nombreuses années chez les Éclaireurs Israélites (EI), elle y gravit les échelons jusqu’à devenir Commissaire National des Louveteaux.
C'est là qu'elle croise la route d'Edgar Guedj, dit « Lynclair », figure charismatique et visionnaire à l'origine du projet. En 1962, alors qu’il voyage entre la France et le Maroc pour poser les bases d’un nouveau mouvement de jeunesse le DEJJ , Département Éducatif de la Jeunesse Juive,, il fait un choix qui va faire basculer la vie de la jeune femme :
« Il a dit : "Je ne vais pas retourner en France tout seul. Je vais choisir parmi vous deux ou trois personnes." Et il m’a choisie ».
Entre la fierté d'être reconnue et l’appréhension face à l’inconnu parisien, Rikki accepte le défi, portée par la confiance indéfectible que lui témoigne son mentor.
1962 : L'urgence de Marseille et l'accueil des rapatriés
À son arrivée en France, la mission initiale de l'équipe ,composée alors de Lynclair, de Rikki et de Ralph Sultan ,est bousculée par l'Histoire. Nous sommes à l'été 1962 : l'indépendance de l'Algérie entraîne l'arrivée massive de familles juives.
Lynclair l'envoie alors seule à Marseille pour structurer le DEJJ localement. L'accueil est parfois difficile : les équipes de scouts d'Algérie déjà sur place voient d'un œil méfiant cette jeune femme venue d'ailleurs pour organiser leurs activités. Mais Rikki s'impose par l'action : « En faisant, ils ont vu que c'était valable ».
Cette période est marquée par des situations déchirantes, comme l'organisation des premières colonies de vacances à Laversine pour des enfants arrivés seuls, alors que leurs parents étaient encore bloqués en Algérie.
Une pédagogie du partage : "Apprendre la veille pour enseigner le lendemain"
Le DEJJ s'est construit sur un principe d'improvisation créative et de solidarité. On recrutait partout : dans la rue, parmi les étudiants ou au sein des fratries. Sans toujours avoir de formation préalable, les équipes apprenaient "sur le tas".
Rikki décrivait cette ébullition permanente avec passion :
- On apprenait la veille ce que l'on enseignait le lendemain.
- Le savoir était un bien commun : ce que l'un savait, l'autre l'apprenait immédiatement.
- À Paris, les activités se concentraient au 19 boulevard Poissonnière, un véritable "hall de gare" où les enfants du 17ème, du 20ème ou du 16ème se mélangeaient pour chanter et écouter des histoires.
L'héritage d'une vie
Pour Rikki, le succès du DEJJ reposait sur la confiance mutuelle. En confiant très tôt des responsabilités aux jeunes, le mouvement a formé des générations de directeurs d'écoles, de cadres communautaires et d'animateurs.
Jusqu'à ses derniers jours, Rikki a porté ce message : l'importance de ne pas vivre à côté de la communauté, mais de s'y impliquer et de "faire ensemble". Elle s'est éteinte en fredonnant encore les chants de sa jeunesse, nous laissant le souvenir d'une "mangouste rieuse" qui, fidèle à son totem, n'a jamais cessé de chercher et de trouver le meilleur en chacun.
David GORDON